Le vendredi 27 janvier pour la présidente du Front National et son compagnon Louis Aliot, c’était soirée de bal. Pas n’importe où : à Vienne, dans le palais des Habsbourg qui est, aujourd’hui, le siège de la présidence de la République autrichienne. Pas n’importe lequel : le bal annuel de la Burschenschaft Olympia, la plus marquée politiquement à l’extrême-droite de ces mythiques corporations étudiantes qui, en Allemagne comme en Autriche, sont un passage obligé pour tout jeune homme qui veut réussir. Invitée par le président du parti nationaliste FPÖ, Heinz-Christian Strache, Marine Le Pen se trouvait à Vienne à l’occasion d’une réunion de l'Alliance européenne pour la liberté (EAF), qui regroupe notamment le FN, le Vlaams Belang flamand et le FPÖ. Elle a profité de son séjour pour rencontrer un des dirigeants de celui-ci, le troisième président de l'Assemblée nationale Martin Graf, représentant de l’aile pangermaniste et radicale du parti.
Cette visite a suscité des réactions très vives, venant s’ajouter à la manifestation de plusieurs milliers d’Autrichiens sur les lieux mêmes de l’événement. En France, SOS-Racisme a d’abord pointé du doigt le fait que ce bal coïncidait avec le 67e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz, signalant également que « le groupe Olympia est une corporation secrète, interdite aux Juifs et aux femmes, dont les membres ont pour mission de véhiculer des idées néonazies ». L’UEJF s’est inquiétée « du silence de la société civile et de la classe politique devant la participation de Marine Le Pen à ce bal » organisé par des « corporations ouvertement néo-nazies, antisémites et négationnistes ». Des termes qui ont poussé le Front National à déclarer qu’il engagerait des poursuites judiciaires contre les deux organisations. Alors que dire de ces corporations étudiantes en général et d’Olympia en particulier ? Marine Le Pen participait-elle à un « bal immonde pour nostalgiques du IIIe Reich » comme le dit l’UEJF ou à un événement mondain ?
Les corporations d’étudiants sont une tradition vivace dans le monde germanique et remontent aux alentours de 1815. Liées à l’origine à l’expression du patriotisme allemand, elles constituent aussi un réseau social tel qu’il en existe aussi dans les universités américaines. Nombreuses sont celles qui au XIXè et au XXè siècles, ont manifesté leur orientation nationaliste. Certaines de manière démocratique comme la Burschenschaft Albia à laquelle appartenait Theodor Herzl et dont la devise est « Honneur, Liberté, Patrie », d’autres en étant clairement liées à l’extrême-droite contemporaine, comme c’est le cas de Olympia. Certes, les corporations ne sont pas « secrètes » (les deux citées ont même un site Internet) mais SOS-Racisme a raison de souligner que certaines, dont Olympia, n’admettent pas les Juifs en leur sein. Comme dans tout club privé auquel on accède par cooptation, il s’agit simplement d’une règle non-écrite…
Si le FN met en pratique ses menaces de poursuites judiciaires, l’UEJF et SOS-Racisme peuvent dormir tranquilles. En effet, Olympia avait été dissoute en 1961 en raison de l’implication de plusieurs de ses membres néo-nazis dans des attentats commis dans la région germanophone du sud-Tyrol, en Italie. Une fois légalement reformée, elle n’a cessé d’inviter des conférenciers venus du même milieu : le chanteur négationniste allemand Franck Rennicke en 2000, l’ancien instructeur des Waffen SS français et politicien allemand d’extrême-droite Franz Schönhuber en 2002, le négationniste anglais David Irving en 2005 ainsi que plusieurs cadres du parti allemand NPD.
Si un argument manquait encore aux associations antiracistes pour étayer leur argumentaire, c’est Jean-Marie Le Pen lui-même qui le leur a fourni. Interrogé sur France 3, il a déclaré à propos du bal dont revenait sa fille : « J'ai moi-même assisté à cette magnifique manifestation qui retrace d'ailleurs le Vienne du XIXe siècle, c'est Strauss, sans Kahn si vous voulez ». De quoi ridiculiser l’Union des Français Juifs, pseudopode frontiste, qui s’évertuait à expliquer que Strache avait « purgé l’ex-parti de Haider de ses éléments antisémites ».
SOS-Racisme et l’UEJF ont finalement choisi d’ajouter l’humour à l’attaque en organisant le 29 janvier en fin d’après-midi devant le QG de campagne du Front National à Paris, un "bal antiraciste" qui a été médiatisé par de nombreuses chaînes de télévision. |